Texte de Gilles Clément - mailing de fin d'année

En soit, l’écologie constitue un avènement.
Destinée à situer les êtres vivants dans leur habitat et à les comprendre au travers des relations qui les lient les uns aux autres, cette science est avant tout un « Choc culturel », un constat par lequel l’ensemble des êtres vivants se trouvent enchainés par un système complexe incluant l’humanité, l’air, l’eau, les roches et l’invisible champ des énergies, chaque élément ayant une incidence sur tous les autres dans un espace fini : la planète
L’analyse écologique nous amène à situer l’homme en position d’équivalence biologique avec les autres êtres de nature, c’est-à-dire en position d’égalité quant à la dépendance face à l’écosystème planétaire quelle que soit l’apparente supériorité de l’emprise humaine sur le territoire. Contrairement à ce que véhiculent les mythes et les croyances, le voici en situation d’immersion et non de dominance. Il n’est plus l’être par qui tout se règle et s’organise, il n’est plus celui vers qui tout converge, le voici en relation directe avec les composants de l’univers terrestre, vivant au jour le jour le contrecoup de ses propres actions. Il ne lui est plus possible d’attribuer les grands changements aux seules forces naturelles et surnaturelles, il doit admettre sa part active dans les réajustements biologiques de la planète. Depuis la fin du xxème siècle, nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène (voir Claude Lorius et Laurent Carpentier « Voyage dans l’Anthropocène ») : L’humanité imprime son action à l’échelle du globe avec une puissance comparable aux puissances géologiques mais avec une vitesse bien plus grande. Nous sommes loin des positions avantageuses où l’humanité perchée sur un piédestal regarde l’environnement avec calcul et condescendance : La voici nageant dans le bain commun de la planète, une eau partagée, bue, transpirée, digérée, évaporée et redistribuée maintes et maintes fois au cours des temps, toujours la même sous des formes toujours nouvelles mais en quantité comptée ; tel est le milieu ambiant.
Avec le constat de finitude écologique, les sociétés humaines se trouvent contraintes de réajuster leur processus de développement, leurs techniques d’exploitation et leur système de recyclage. De tous les enseignements apportés par l’écologie, la prise de conscience d’un espace fini et non extensible constitue sans doute la révolution la plus lourde de conséquences, la plus difficile à accepter.
On le voit l’écologie bouleverse en profondeur nos sociétés. Elle s’en prend sans le dire aux convictions établies et jusqu’à lors peu discutées. D’un côté elle atteint les croyances et les mythes : la position de l’homme face à la nature n’est plus conforme aux écritures. D’un autre côté, elle contredit le modèle économique du développement illimité, incompatible avec les propres limites de l’espace vital : La biosphère.
Ces deux atteintes aux certitudes, ancrées dans nos esprits depuis des décennies ou des siècles, suffisent à faire de l’écologie une science mal aimée, mal entendue, mal transmise car culpabilisante avant d’être éclairante. Mais elle a valeur de paradigme car elle modifie notre regard sur le monde et, partant, notre conception de la vie. En ce début de XXIème siècle on ne fait qu’appréhender avec réticence le véritable projet du futur en intégrant l’écologie par petits bouts, çà et là distribués en séries de mesures cautérisantes, alors que cette pensée révolutionnaire, je pèse mes mots, suffit à elle seule à construire un projet politique à part entière.

Jardins, paysages et génie naturel
Gilles Clément